marcel barang

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Fond de tiroir

In French, Reading matters on 14/06/2017 at 4:05 pm

C’était il y a déjà longtemps. Pour tuer le temps qu’il me reste à vivre, j’avais entrepris de traduire l’impossible, de chic et en français : le texte lyrique, obscur de sens, médiéval de musique, d’une histoire très belle primée SEA Write Award en 1991,  Djao Djane Pom Hom, le pèlerinage en jungle birmane d’une princesse sommée de choisir entre barbon cossu et bel aimé fauché, d’un magicien du verbe qui a mal tourné (il a mis sa plume au service de l’horreur juvénile), Mala Kamchan [prononcé kam.djane]. J’ai tenu douze cents mots, sur bien des heures. Ces mots, je les retrouve et, avant qu’ils ne se perdent, les voici.

Gente Djane aux cheveux capiteux | Mala Kamchan

Pèlerinage aux reliques d’Indra du Rocher d’Or

La lune, déjà, a chue. Les étoiles rivalisent de lueurs blanches scintillantes telles des bris de verre sertis dans un immense canevas noir, clignotantes, étincelantes, à la lumière vive ou chiche, proche ou lointaine ; certaines froides au point de sembler frigides ; d’autres palpitant telles des astres grands et petits flirtant à qui mieux mieux, tout-sourire ; d’autres encore du blanc brillant des yeux de la jouvencelle qui, cachée derrière sa maman, en douce lorgne son promis. Certaines étoiles de grand âge qui ont le grisé de la cendre sont là aussi.

Transi, un oiseau trille. Le vent nocturne effleure la forêt d’un bruissement puissant. La jungle résonne dans le noir intense. Les premières lueurs de l’aube qui vont colorier le ciel sont encore loin. L’oisillon doit avoir bien froid qui réclame l’étreinte de sa mère, disant Mère, oh, mère, j’ai trop froid ; prends-moi tout contre toi.

La jungle est immense et dense. Le rugissement menaçant d’un tigre se fait entendre, loin, proche, comme s’il rôdait, déguisé en homme pour venir marauder, et puis repartant en traînant une proie humaine. Un courlis lance son bruyant « cour-lis » « cour-lis », appel glacial à faire dresser les cheveux sur les têtes, et le prolonge en toute indifférence. Les vieillards chenus, poil blanc et peau craquelée, expli­quent que, quand le courlis chante, le tigre est en chemin.

Prier… Humblement, paumes jointes, je prie.

Il y a comme la scansion d’un hommage au maître, la strophe qui le glorifie comme maître dans les trois mondes. L’immense et dense jungle, la masse boisée couvrant une vaste surface résonne d’un incessant concert a capella de sauterelles, de crapauds de ruisseau en réponse aux grenouilles de roche qui se font entendre depuis de lointains points d’eau. Au profond de la nuit les hommes dorment. Le bruit de versets implorants, clairs et inusités, s’insère entre le bruit de feuilles qui tombent, le bruit d’un cerf qui broute. Il y a comme un hoquet, comme si le cerf suffoquait dans son sang. Le tigre du Bengale, le tigre jaune, le tigre aux rayures du gris des nuages, le grand tigre a sans doute déjà le cou du cerf dans sa gueule.

Froid ! Il fait si froid ! Comme on se sent seul loin de chez soi ! La jungle impénétrable est toujours plongée dans le noir total. De loin provient la mélopée d’un poème chanté. Qui donc chante ainsi en pleine nuit ? Chante d’une voix grave, insistante et froide au milieu de la jungle séculaire.

Froid, oh si froid, sous le vent du cinquième mois
Gourde de froid, la poitrine brûle de douleur
Froid de brume, froid de brouillard, coups de vent
Un froid glacial bat la forêt
Le froid de la chair n’est rien comparé au froid du cœur
Contre le froid de l’air on peut toujours se calfeutrer
Le froid intérieur, nulle couverture ne le peut conjurer

Des feulements de tigre retentissent d’une vallée lointaine. Les insectes chanteurs de la jungle ferment leurs becs menus. Les grillons et les grillons-taupes feignent de dormir et prêtent l’oreille. Dès que la rumeur du tigre cesse, ils se remettent à chuchoter puis s’enhardissent et bientôt reprennent leur vacarme, chantant et claquant des élytres comme s’ils donnaient des ordres ou prenaient congé. En fin de nuit les étoiles s’endorment. Le jasmin qui s’ouvre exhale un parfum doux. La déesse Aube et son fils Petit Matin vont arriver, le Soleil prince du ciel va darder ses rayons. Aussi les insectes chanteurs, adorables, prennent-ils congé à regret.

Froid ! Il fait si froid !

Là-bas, de petites lucioles allument leurs feux arrière, projecteurs en pleine jungle fouillant profond, clignant ici, clignant là, s’éteignant d’un coup, d’un coup reparaissant comme des étoiles filantes à ras du sol. Une luciole esseulée vole à l’écart comme en quête de partenaire, comme exilée de la nuée de ses congénères au sein de la jungle drue. Quand s’entend un battement d’ailes étouffé, la petite luciole s’éteint. Un engoulevent a dû frapper ses ailes d’un coup de bec et la gober.

La semence d’étoiles dans le ciel illumine
Transi de froid en pleine jungle, perpétuel vagabond
Errant à ras d’herbe à devenir fou
Loin de ma mie, mon amour

Qui donc, mais qui donc au juste vient chanter, scander et danser ce menuet de la jungle en pleine nuit ainsi ? Le son clair et froid pénètre toute la contrée. La voix glacée tremble comme si elle allait dévorer la chair au fond de la poitrine. Le vent tombe comme si les arbres se taisaient pour mieux écouter la voix déprimée de l’homme transi. La voix tremblante et appuyée interfère avec un appel d’éléphant, un éléphant sauvage dont le barrissement puissant retentit d’un fin fond de vallée reculée. Les éléphants domestiques soufflent bruyamment par la trompe, puis barrissent à leur tour de façon assourdissante. Cinq éléphants domestiques tête basse se glissent sous la vaste enceinte de roseaux. Cliquetis des chaînes qui les retiennent, voix des cornacs qui les retiennent. Au bout d’un moment un feu s’allume. Bourdonnements de voix d’hommes qui discutent, voix tremblant de froid insolite, cris des grillons et des grillons-taupes. Allongée, elle ne dort pas.

Le feu ose de grandes flammes qui ploient, s’étirent et rampent comme un motif de rouleau manuscrit qu’un ingénieux cornac aurait ciselé. Une étoile brille de vive lumière telle l’étoile du matin comme pour forcer les autres, honteuses, à quitter le ciel. Cette étoile jette un sort de lumière sur la chaîne de montagne qui s’étire au fin bout de l’horizon, là-bas, une chaîne de montagne sinueuse comme un serpent géant mystérieux, totalement noir, gisant sans bouger. En terre étrangère dans cette direction se trouve le Rocher d’Or d’Indra, que malheureusement la forêt et la houle des collines empêchent de voir. L’esprit le voit, mais point les yeux.

L’obscurité à ce moment-là, au sein du brouillard froid et blanc qui enveloppe de morosité la jungle dense, aux tons de discussion feutrés se substitue un chant du Nord dans l’obscurité d’avant l’aube.

Écoute, le cygne là-haut vole, le paon gracieux ici vient

Le monde élancé des fleurs de goyave, écoute bien
[…5 lignes]

La voix qui chante s’éloigne. Les paroles font référence à Totsakan, le géant de Ceylan aux dix têtes doté d’une pléthore de pouvoirs maléfiques, parti ravir Dame Sida au prince Rama, ancêtre du futur Bouddha.

Le brouillard est toujours épais, la jungle toujours dense. En bordure de l’étroit passage dans la rangée d’arbres, on peut discerner des cornacs et des gardes nourrissant le feu qui devient brasier. Cette lumière dansante au cœur de la vaste jungle transie semble fort étrange. Les abris forestiers petits et grands sont côte à côte. On dirait que les marchands de la ville sont venus camper, à ceci près qu’il y en a trop, contigus, étagés. On dirait que Son Altesse est de sortie pour une nuit en forêt.

Le feu éclaire l’éléphant favori aux défenses sciées sous le feuillage de grands arbres. Le feu éclaire deux pavillons. Un instant elle regarde le pavillon de gauche, l’instant suivant le pavillon de droite. En toile de fond, la jungle arc-boutée, l’obscurité régnant sur un espace immense.

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