marcel barang

Sirirage

In French, Reading matters on 30/04/2015 at 5:27 pm

J’aurai tantôt septante ans : vieux, certes, mais ni catatonique ni cacochyme. Je ne souffre que d’hyper­tension (et d’arthrose) ; vu la vie que j’ai menée, pas surprenant. Alors, tous les trois mois, je pèlerinage à Siriraj [prononcer ‘si.ri.râte’], le grand hôpital public, pour y faire butin de pilules. Comme le médecin traitant me soupçonne de diabète, j’y allai hier aussi pour une prise de sang. L’affaire a pris… un certain temps.

7h35 : j’arrive dans les locaux des patients pris en charge par l’État (eh oui !) pour y retirer mon dossier. On me dit que ce n’est pas la peine. « Allez d’abord au bureau 102. »

7h40 : On me donne tout de suite un ticket pour faire la queue : 726. Plus de sept cents patients à saigner avant huit heures du matin ! Siriraj est une usine où la santé collective se traite en gros et à la chaîne.

La préposée me prévient que je vais devoir attendre un long moment. Je n’en doute pas : ceux qui font la queue en ce moment ont les numéros 460 à 469. Il y a peut-être deux cents personnes dans la vaste salle ; une moitié, debout, immobile, en rangs ; l’autre, soit assis à attendre, soit en allées et venues permanentes ; tous et toutes avec des mines de gens à jeun en étuve dans un boucan incessant. Pas de place assise ailleurs que sur les marches d’un escalier dérobé : j’en occupe deux en coin et reprends la relecture de The Grapes of Wrath, cinquante ans après la première en français. Un peu plus tard, je m’avise de descendre l’escalier : il donne sur la rue principale. Il y a des bancs de bois devant l’ascenseur de service.

9h16 : j’entends le haut-parleur à l’étage clamer : « Tiét.song.hok ! Tiét.song.hok ! ». Sept-deux-six ? Mais c’est moi, ça ! Je me présente en tête de queue, et me voici muni d’un sachet en plastique contenant un tube en plastique pour faire pipi dedans et, ceci fait, aller faire la queue juste au coin, Bureau 108, où une dizaine d’infirmières perforent des centaines de veines de quidams chacune chaque jour.

9h41 : prélèvement sanguin indolore, rapide, parfait. Je sors de l’hôpital pour prendre un tardif petit-déj (porc bouilli, riz, légumes) dans la rue qui mène à l’embarcadère de Wang Lang, puis reviens au local initial.

10h04 : mesure du poids (91.2 kg – fichtre !), du pouls (62) et de la tension artérielle (159/75 – aïe !). Rien d’autre à faire que d’attendre les résultats de l’analyse sanguine. Cela prend d’ordinaire une heure. More Grapes of Wrath dehors, dans une rue du complexe hospitalier où les trois douzaines de compresseurs de climatiseurs sur les murs d’en face joints à la circulation motorisée incessante font un vacarme éprouvant.

11h11 : Je demande à refaire la mesure du pouls (50) et de la tension artérielle : 136/62.

11h55 : Une infirmière tout blanc sourire se penche sur moi : « Les résultats sanguins sont là mais le docteur est parti déjeuner et sera de retour à une heure ».

13h15 : Dr Marisa, enfin ! Ça fait quelques années qu’on se pratique. Elle est penchée sur cette feuille cabalistique qui me concerne et dodeline du chef : effectivement, mon sang est trop sucré, mais pas au point de mériter traitement. « Alors, voici trois mois de pilules de plus pour la tension. »

J’ai le secret espoir de mourir d’une crise cardiaque. Comme je fais état de douleurs pectorales, elle s’anime et me propose de vérifier l’état du cœur qu’elle vient d’écouter. « C’est l’affaire de dix minutes dans la pièce d’à-côté. »

Elle donne des instructions au personnel soignant. Pour gagner du temps, je prends d’abord l’ordon­nance pour la remettre au guichet devant la porte : je sais qu’au bout de quelques minutes, elle me sera rendue avec un numéro estampillé pour que j’aille… faire à nouveau la queue pour obtenir les médocs.

Puis je rentre procéder à l’examen cardiaque : électrodes sur la poitrine, les poignets et les chevilles. S’ensuit un graphe sur papier millimétré, furtivement transmis au docteur tandis que je me rhabille.

En sortant, Dr Marisa court vers moi, affolée : « Avez-vous remis l’ordonnance ? Il faut la changer. Votre cœur bat trop lentement !

  • Comment ça ? Ça fait déjà deux ans, docteur, que je vous dis que mon pouls habituel, toute ma vie à 70-80, a descendu aux alentours de 50.
  • En ce moment, c’est 40 ! C’est dangereux. »

Elle récupère l’ordonnance, raye un des deux médicaments. Et me confirme, hélas, qu’à part ça, mon cœur va très bien.

Bientôt, me voici de retour au 108. Pour la livraison des médicaments, j’ai le numéro 493 ; au vu du tableau d’affichage, il y en a encore pour un bon quart d’heure.

14h20 : lesté de 180 cachets d’une seule drogue dont je dois taire le nom, je quitte enfin Siriraj en nage et en rage. Mais plein d’admiration pour ce pourvoyeur de santé haut-débit où de fort bons soins sont dispensés au plus grand nombre – au prix de parfois massives pertes de temps. Comme m’a dit Dr Marisa : « La prochaine fois, venez un lundi ; le mardi, il y a foule ». Sans blague !

  1. Ah non pas vous tout de même ! Ce genre de papier qu’il faut laisser aux routiers retraités de Pattaya qui vous assènent à l’envi leurs déboires administratifs, scandalisés de ce qui bien sûr n’arriverait jamais dans leurs contrées d’origine où tout n’est qu’ordre et beauté

  2. Dear Marcel,

    Is your b’day April 30???

    bests, CJ

  3. A quelques détails près, on se croirait au bureau de l’immigration!

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