marcel barang

Des waï sur le rail

In French on 21/11/2012 at 7:06 pm

Avant-hier soir, y avait une émission fort détersive sur la Thaïlande à la télé, je veux dire TV5 Monde. « Des trains pas comme les autres », qu’elle s’appelle, cette série, qui semble se spécialiser dans la dissolution des impuretés d’un pays exotique à l’autre.

Elle a débuté par deux âneries débitées avec aplomb par le boute-en-train Philippe Gougler, qui commence son périple hilarant dans « la petite ville » de Hat Yai, plus d’un million d’habitants, où tous les gens en gare ce jour-là sont au garde-à-vous à 8 heures du mat’ pétantes (et 6 heures du soir) pour, nous dit-il, « l’hymne national », qui est en fait l’hymne au roi. Même la traduction en voix-off des jeunes passagers justifiant leur grégarisme biquotidien obligatoire attribuait à la Marseillaise locale leur respect pour le roi. Gardons-nous de voir dans cette « étourderie » une manipulation politique.

Tout au long de l’émission, qui dure presque une heure, ce Tintin du rail n’a pas cessé de se ridiculiser en faisant à tout bout de converse des waï (courbettes mains jointes) empruntés, déplacés voire insultants – au point de se faire rabrouer sur la fin par un bonze de ring de boxe. Un minimum de coaching lui aurait appris qu’on ne salue pas ainsi plus jeune que soi d’emblée mais qu’on attend qu’il ou elle le fasse pour lui rendre la politesse (un cran en dessous dans l’inclination de la tête ou le placement des mains jointes) et qu’on ne salue pas de la même façon barbons, bidasses, commères et marmousets.

À faire ainsi le pitre, notre boy-scout ferroviaire n’a eu aucun mal à faire rire (à ses dépens) quiconque il se chargeait d’interviewer spontanément… après mise en situation sous l’œil de la caméra bien entendu (les têtes que faisaient les quidams quasiment hors-champ racontaient une tout autre histoire), et donc de faire valoir preuves à l’appui qu’en Thaïlande tout le monde il rit et rit de tout et tout le temps. Ici ni crimes ni corruption ni violence ; ni viols, ni meurtres, ni arnaques ; rien que sourires, rires et rigolade, puisqu’on vous le dit : Gougler lave plus vierge.

Se sont ainsi enchaînés clichés et cartes postales, et je dois dire que le jeu de caméra et le montage étaient parfaits et que j’ai même appris une chose : qu’il existe, pas loin d’ici, un marché de primeurs qui colonise les rails et se replie quand la loco arrive. Cela nous change des marchés flottants. Bref, c’est l’Office du Tourisme thaïlandais qui doit être content, et les téléspectateurs francophones de la chaîne qui font les frais de cette entreprise saponifiante : des trains pas comme les autres, certes, mais on ne vous a dit ni pourquoi ni en quoi.

Que les lecteurs de ces lignes passent le mot : le train Hat Yai-Bangkok tellement vanté dans cette émission pour la qualité de son service et le moelleux de ses couchettes est à éviter absolument, à moins d’être fauché, dur à cuire, insoucieux des horaires, des pannes, des déraillements, des bombes, des inondations, des microbes – ou franchement maso. Je le sais : je le prenais il y a trente ans tous les trois mois pour l’infâme visa run de Bangkok à Penang voire Singapour et retour ; c’était déjà duraille, et, vu l’absence pérenne de budget et une gestion aberrante au niveau national, ça n’a pas cessé de péricliter, si j’en juge par les Letters to the Editor du Bangkok Post et autres témoignages contemporains.

Pour finir sur une note positive et tout à fait personnelle, TV5 Monde s’est rattrapée hier soir à mes yeux avec la rediffusion de « L’Année dernière à Marienbad » que les deux Alain firent pour moi il y a cinquante ans, quand j’étais un inconditionnel du « nouveau cinéma » et du « nouveau roman » et voyais tout en noir et blanc. Ce film, à l’aube de l’âge d’homme, je l’ai vu maintes fois – mais dans mon souvenir il y avait davantage de montées et descentes d’escalier et moins de poses torticolis de Delphine. Il marque le summum, avec quelques Godard, de ma culture cinématographique vite à bout de souffle dès qu’il s’agît pour moi d’aller trotter le globe à l’affût d’un tout autre cinéma.

Pour ce remuement tardif de l’écume de mes jours, tenez, Mesdames et Messieurs les programmeurs de TV5 Monde, je vous fais un waï – poings joints.

  1. Très précis. Et bien dit.

    Silvia

  2. Excellent ! Comme toujours :) Quel humour grinçant…

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