marcel barang

Chart Korbjitti – Bangkok (2)

In French, Reading matters on 09/06/2012 at 5:57 pm

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Bangkok est une ville au charme affriolant, une ville où il fait bon vivre. Rares sont ceux qui, une fois qu’ils y sont, décident d’en partir. Certes, Bangkok n’est pas la Thaïlande, mais Bangkok vous offre tout ce dont la Thaïlande regorge. Bangkok est le centre du pouvoir en Thaïlande et l’épicentre du progrès national. Outre la culture, les us et coutumes et la cuisine du cru qu’apportent avec eux chacun des provinciaux qui y affluent, Bangkok accueille aussi certains éléments de la culture occidentale, qu’il s’agisse de plats nationaux, de progrès matériel, de technologie, d’éducation, de soins, de modes de vie ou de mode tout court, de distractions, de centres commerciaux, etc. Bangkok offre une multitude de choix incomparablement plus attrayants que la province. Quiconque goûte aux saveurs de Bangkok a du mal à s’en passer, et même aujourd’hui l’afflux de provinciaux ne cesse pas.

Assurément, la circulation à Bangkok est vouée aux embouteillages depuis une bonne quarantaine d’années. Je suis allé vivre à Bangkok à l’époque où le premier escalier mécanique du pays venait d’être installé au grand magasin Thai Daimaru et les abords de Pratunam étaient déjà plutôt embouteillés – et le sont plus que jamais. Je crois comprendre que le MRT est né pour tenter de résoudre le problème de l’encombrement de la circulation urbaine. Un seul problème et plus de quarante ans plus tard il est encore loin d’être résolu ! Je suis persuadé qu’aussi longtemps que les gens afflueront à Bangkok, ce problème perdurera, en même temps que de nouveaux problèmes surgiront. À l’avenir, Bangkok sera de plus en plus aux prises avec les casse-tête liés à la surpopulation.

Cela tient au fait que Bangkok est le centre administratif du pays depuis sa création voici plus de deux siècles. Tout en Thaïlande tourne toujours autour de Bangkok. Aussi, nombreux sont ceux qui, pour se donner la chance d’une vie meilleure, viennent au centre du progrès qu’est cette métropole. Bien entendu, cela ne va pas dans la vie de chacun sans déceptions, sans désespoirs, sans tragédies – sans joies ni bonheurs aussi –, mais rien ne semble devoir arrêter leur influx vu que Bangkok est pour eux la ville des opportunités. Et plus les gens affluent, plus il y a de problèmes : c’est la plaie de toutes les mégalopoles, où la solution des problèmes est sans fin car ils empirent de jour en jour.

La solution, ce serait de se colleter au plus facile : comment faire pour ralentir l’afflux des provinciaux ? À tout le moins, s’il y avait des emplois en province, le chauffeur de taxi ne serait pas venu à Bangkok, ou s’il y avait en province des universités d’une qualité d’éducation égale à celles de Bangkok, ces étudiants et étudiantes ne grouilleraient pas dans cette rue à la brune loin de leurs familles.

Dix heures passées et la rue est toujours très animée mais, à y bien regarder, il n’y a pas de restaurant où il ferait bon manger : rien que des pubs avec des tables où l’alcool braille. Je dis au chauffeur de taxi de rebrousser chemin. Une fois de nouveau sur la route, il me dit qu’il y a un restaurant du Nord-est pas loin où le lâp[1] est succulent. Il s’en porte garant.

Ce restau est dans une rue parallèle à la route, un simple appentis en tôle ondulée sur le bas-côté sans rien autour. Presque toutes les tables sont occupées. Le grill de la cuisine sur le devant dégage des tourbillons de fumée odorante qui se rabattent. J’invite le chauffeur à manger avec moi. Il mange, je bois. Je commande du poulet rôti, un somtam[2], de la viande grillée dans sa graisse, du lâp, du riz gluant et une bouteille de bière. À mon avis, rien ne vaut la nourriture du Nord-est pour accompagner la bière, surtout à la mi-journée : rien de tel pour faire une bonne petite sieste. Mais à cette heure, recru de fatigue, et sans rien de pressant désormais, une bière et des plats du Nord-est, pas de mal à ça. Je bois donc ma bière en picorant dans les plats tout en regardant les clients du restau. Onze heures passées et l’endroit ne désemplit pas. C’est quel repas, au juste, pour ces Bangkokois ? Dîner ? Souper ? En-cas ?

Il me semble que Bangkok est une ville où les gens aiment manger, une ville où la liberté règne en matière de bouffe, où l’on mange à toute heure. Dans certaines grandes villes à l’étranger, passé dix heures du soir pas moyen de trouver un endroit où manger, mais partout à Bangkok restaus ou éventaires vous vendent de quoi manger à toute heure de la nuit, et à tout le moins de la soupe de riz au lever du jour. On dirait que les gens de Bangkok sont en permanence affamés et qu’il n’y a que l’embarras du choix. Ils ont de quoi se sustenter dès avant l’aube et jusqu’après l’heure de se coucher le jour suivant. Si vous êtes porté sur la bonne chère, Bangkok ne vous décevra jamais.

J’ai déménagé de Bangkok pour vivre en province voici plus de vingt ans, parce qu’il ne m’était plus indispensable d’être à Bangkok pour travailler. D’ordinaire, sauf affaires pressantes, je n’y vais plus, car je n’aime pas l’agitation qui y règne. Mais il m’arrive de m’y rendre pendant les périodes fériées. Alors, les gens de Bangkok retournent chez eux ou vont à la campagne. La ville est d’un calme ! Pas d’embouteillages… C’est le moment de se mettre en quête de mets délicats, de prendre un verre avec ses amis bangkokois. C’est dans ces moments-là que j’ai vraiment l’impression que Bangkok, c’est le paradis.

Le chauffeur de taxi ayant fini de manger, il boit de l’eau en attendant que je finisse ma bière. J’allume une cigarette et je lui dis, histoire de causer tandis que j’écluse : « Je finis ma bière et on y va. Je vous dédommagerai pour le temps perdu : si en cours de route vous avez sommeil, on s’arrêtera à une station essence pour acheter une cannette de café ou un remontant, à mes frais bien entendu. »

C’est la seconde fois que je rate l’autocar et rentre à Pak Chong en taxi. La première fois, c’était exactement dans les mêmes circonstances : déluge et embouteillage. La différence, c’est que cette fois-là je n’avais pas pris le MRT et que le retour à Pak Chong en taxi m’avait coûté 3 000 baht, mais aujourd’hui ce jeune homme ne m’a demandé que 1 800 baht pour la course.

Ville et gens vont ensemble. Une ville sans personne n’est pas une ville. Pas de gens sans ville non plus. Les gens de Bangkok viennent de tous les azimuts. Mais les gens sont ce qu’ils sont – bons ou mauvais c’est leur affaire, qui n’a rien à voir avec la ville où ils vivent. Il en va de même pour les tarifs de taxi qui divergent : tout dépend de l’offre et de la demande. Rien à voir avec telle distance impliquant tel tarif. Je n’en ai pas voulu au Bangkokois qui m’avait entubé mais je me suis dit que Bangkok m’apprenait à me tenir au courant des tarifs de taxi pour la prochaine fois que je raterai l’autocar.

Il est près de minuit quand on quitte le restau de lâp pour gagner Pak Chong. Me voici assis dans un taxi en compagnie d’un parfait inconnu, et dans l’état de faiblesse physique où je suis, qu’est-ce que je pourrais faire s’il me veut du mal ? Mais, d’un autre côté, je n’ai rien sur moi de valeur, sauf quelques sacs de livres sans intérêt pour quiconque. Aussi, au bout d’un certain temps je m’assoupis du fait de ma fatigue et de la bière, laissant ma vie à la merci du sort : advienne que pourra. Je reprends conscience quand le chauffeur me demande quelle voie prendre à la bifurcation pour Pak Chong. Je le lui dis. Il me dépose à l’aire de parking où j’ai garé ma jeep ce matin. On se quitte en se souhaitant mutuellement bonne chance. Il va rentrer sur Bangkok parce que c’est là-bas qu’il habite. Je vais rentrer chez moi dans la jungle. Plus d’une demi-heure plus tard, je suis chez moi et il est dans les trois heures du matin. Je me dis que le 15 octobre, je vais devoir faire encore une signature au Centre Sirikit. Faut vraiment que je m’arrange pour rentrer chez moi dans de meilleurs délais.

(Traduit du thaï par Marcel Barang – Bangkok, 20.10.2011.)


[1] Viande hachée en général très épicée.

[2] Salade de papaye épicée.

  1. J’imagine qu’en quête d’une image stéréotypée de la capitale Thaïlandaise, Solomon K. n’aura pas été en mesure d’apprécier la qualité du texte produit par C.Korbjitti.

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