marcel barang

Chart Korbjitti – Bangkok (1)

In French, Reading matters on 09/06/2012 at 5:57 pm

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La dernière fois que je suis allé à Bangkok, c’était le 5 octobre 2011, pour la foire du livre au Centre national de conventions Reine Sirikit, non loin de Sukhumvit, l’épine automobile de la capitale. Après m’être acquitté de mes obligations, vers quatre heures de l’après-midi, il me restait du temps pour boire de la bière avec de jeunes amis dans une des cafétérias du Centre. Comme nous ne nous étions pas vus depuis longtemps, nous avons causé d’abondance en attendant le moment pour moi de monter dans le dernier autocar du jour pour Pak Chong, dans la province de Nakhon Ratchasima, qui quitterait la gare routière de Morchit à 21 heures précises.

Vers 18h30 j’ai donc annoncé que je devais y aller, sous peine de rater le dernier autocar. Un de mes jeunes amis m’a demandé comment je comptais me rendre à la gare routière. Par taxi, lui ai-je répondu. Il m’a dit : « Si tu prends un taxi maintenant, t’as aucune chance, vu les embouteillages habituels à cette heure, et en plus il pleut. Alors, reprends de la bière et t’en fais pas : t’as encore une heure devant toi si tu prends le MRT. Si tu veux, je t’accompagne. » Il craignait que je ne sache comment prendre le métro.

De fait, je n’ai l’habitude ni du MRT ni du Skytrain et, pour être franc, je dois dire qu’ils me font plutôt peur. Je ne sais ni où sont les stations ni comment opérer. Monter ou descendre des marches, glisser un jeton dans le portillon, déchiffrer les panneaux et tout ça : c’est difficile pour quelqu’un comme moi en voyage, ou peut-être bien que je suis trop vieux pour les transports en commun de Bangkok aujourd’hui. J’ai déménagé de Bangkok bien avant que la ville ne se dote de métros.

Et si on me laisse le choix, le Skytrain a beau être rapide et ponctuel, je préfère de beaucoup voyager en taxi, qui me semble plus intime et moins fiévreux. Même dans les embouteillages on y a sous les yeux le spectacle permanent de la rue, on peut discuter avec le chauffeur, compagnon de voyage momentané qui a parfois des choses étonnantes à raconter. Voilà qui a davantage de charme que de mettre un jeton dans la fente et puis d’aller se planter dans un long tube sans parler aux gens alentour, entendre un haut-parleur égrener le nom des stations pour finir par sortir du tube une fois arrivé à destination.

19h30 déjà à ma montre. Mon jeune ami et moi quittons la cafétéria et allons à la station Centre Sirikit du MRT qui se trouve à deux pas, juste devant le bâtiment.

À la réflexion, c’est étrange : j’habite Pak Chong, un district à quelque deux cents kilomètres au nord-est de Bangkok. En voiture, le trajet prend environ deux heures, mais à Bangkok en fin de journée deux heures et demie ne suffisent pas pour couvrir dix kilomètres, raison pour laquelle je me vois contraint de prendre le métro.

C’est la première fois de ma vie que je prends le métro à Bangkok. À première vue, ce n’est pas différent des métros que j’ai pratiqués ailleurs : c’est bondé et on est comme seul ; chacun vit dans son monde à soi. Dans tous les pays que j’ai visités, la plupart des usagers ont le nez dans un livre et même certains lisent le journal debout ; personne ne s’intéresse à personne. Le métro ici est comme tous les autres : personne ne s’intéresse à personne, sauf que tout un chacun est branché musique ou s’épanche dans son portable.

Une fois arrivés à la station Chatuchak, il me reste encore plus d’une heure, semble-t-il. Le MRT est vraiment rapide. À l’avenir le nombre de taxis diminuera peu à peu au gré des besoins de la capitale.

« On y sera dans une dizaine de minutes et on aura sans doute le temps de boire une autre cannette chacun avant le départ du car », me dit mon jeune ami.

Quand on émerge à l’air libre, devant la station rien ne bouge, il pleut à verse, et ça a l’air de vouloir durer. On finit par trouver un taxi qui veut bien nous conduire à la gare routière, qui est à tout au plus un kilomètre de là. Mais dès que le taxi s’engage dans l’avenue, c’est l’embouteillage intégral. De longues files de voitures que la pluie martèle stationnent sur la chaussée copieusement inondée. Il faut pourtant que notre taxi s’insinue dans ce fatras. Comme je trimbale plusieurs sacs en plastique bourrés de bouquins, pas question de larguer le taxi et de couvrir le reste du trajet à pied : les livres en pâtiraient. Le taxi par à-coups joue des codes, mais je finis par me rendre à l’évidence : on n’arrivera jamais à temps pour le dernier autocar de neuf heures.

« Quand il pleut à Bangkok, c’est toujours comme ça », me dit le chauffeur.

« Essayons plutôt la gare de Rangsit, lui dis-je alors. C’est le dernier arrêt de l’autocar pour prendre de passagers. Peut-être qu’on y arrivera à temps. Dans le cas contraire, est-ce que vous seriez d’accord pour me conduire jusqu’à Pak Chong ? »

« Et comment ! Aller en province, j’adore ça », me répond-il en souriant.

Tandis qu’on est coincés dans la bretelle de dégagement sous la pluie, je pense au boulot que j’ai promis à un ami – un article sur Bangkok à paraître dans une revue étrangère et qu’il faut absolument que je termine dans les temps.

« Vous aimez Bangkok ? » demandé-je au chauffeur.

« Pas du tout, mais je peux pas rentrer chez moi : je sais pas de quoi je vivrais. Mes parents n’ont plus de terre à cultiver. En plus, qu’est-ce que j’y ferais ? J’ai jamais travaillé dans les champs. Quand j’ai eu le certif, je suis venu à Bangkok pour chercher du travail. » À vue de nez, je lui donne moins de trente ans.

« Vous êtes d’où ? »

« De Khon Kaen[1]. »

« Vous êtes marié ? »

« Oui et j’ai un fils. »

Les chauffeurs de taxi dans le temps me disaient qu’ils venaient à Bangkok seulement quand la moisson était faite. Une fois le riz rentré, ils ne savaient que faire, alors ils venaient s’embaucher comme chauffeurs de taxi et retournaient chez eux pour le dépiquage la saison suivante. Mais à présent la plupart des rizières sont entre les mains de gens fortunés et nos paysans n’ont plus guère les moyens de vivre de la terre. Alors, Bangkok est une de ces cités où les travailleurs sans travail viennent en chercher pour assurer leur survie.

À la gare routière de Rangsit, dernier arrêt urbain du dernier autocar du jour, je descends du taxi pour aller m’informer dans la salle de vente des billets. « Ça fait longtemps qu’il est passé », me dit-on. Je vais donc devoir rentrer en taxi. Une fois qu’on s’est mis d’accord sur le prix de la course, je me sépare de mon jeune ami et me rencogne dans le taxi pour rentrer à Pak Chong seul. Il est alors plus de dix heures du soir.

Autant manger avant de repartir, me dis-je : cela nous évitera de perdre du temps à chercher un restau en cours de route. Je demande au chauffeur s’il y a un bouiboui potable dans les environs. Il me répond que, dans une rue adjacente à l’université privée devant laquelle on va bientôt passer, « c’est pas les restaus qui manquent ». Il me chambre en disant que j’y verrai des trucs comme on n’en voit pas en province. Son rire a quelque chose de canaille.

Le taxi tourne bientôt dans une rue. C’est comme une ville en soi, peuplée de jeunes gens et de jeunes filles. C’est là que sont regroupés les dortoirs des étudiants des deux sexes. De part et d’autre de la rue se trouvent des magasins d’articles de première nécessité. Garçons et filles sont vêtus à la dernière mode, marchent main dans la main, se tiennent par la taille, sans complexe. Les cours terminés, ils sortent pour trouver de quoi manger, de quoi boire, faire ce qu’ils ont à faire, toute une foule. Certains montent la garde devant des machines à laver comme font les étudiants en pension. Ces jeunes pour la plupart viennent de province pour la super-occase d’une (bonne) éducation à Bangkok.

J’ai des tas d’amis qui sont des provinciaux. Beaucoup, quand ils ont terminé leurs études, décident de prendre souche à Bangkok. Une de leurs raisons est que chez eux il n’y a pas de boulot à la hauteur de leurs études, par exemple dans une grande agence de pub. Rien de tel en province. Aucune possibilité de progresser dans la branche qui les intéresse. Sans compter ceux qui décident de rester parce que « Bangkok, c’est le pied ». En fin d’études chaque année, combien d’étudiants décident, chacun avec ses raisons, de vivre à Bangkok au lieu de rentrer au bercail ?

Les vrais Bangkokois ne sont pas si nombreux est un dicton bien connu quand on parle des gens qui vivent à Bangkok à l’heure actuelle (dans le sens des citadins de souche) – sans compter les étrangers établis à demeure dans la capitale. Le pourcentage des Bangkokois de souche est très faible comparé à la population totale de Bangkok. Pour deux raisons parmi bien d’autres : la quête d’un boulot et la quête d’un diplôme – sans retour à la case départ.


[1] Ville du nord du Nord-est.

  1. Petite remarque: sur le dernier paragraphe on peut lire ‘diction’ plutôt que ‘dicton’.

  2. Merci JoJo. Corrigé.

  3. […] vivid and thoughtful account of life in Bangkok as we know it. The rejected French version is on my other bilingual blog. […]

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