marcel barang

En avant-première : Sous un ciel dément

In English, French, Reading matters on 10/04/2012 at 12:14 pm

Here are a few pages of Saneh Sangsuk’s latest offering, Sous un ciel dément. En français, pour changer.

…Quant à Vélou, il était facile à élever, goulu, polisson, dormant comme un loir et pratiquement jamais malade, sauf une fois où il n’arrivait plus à uriner. Le vieux rebouteux de la famille promptement noircit au feu de la canne à sucre, en força l’écorce et filtra le suc bouilli qu’il lui fit avaler. Au bout d’une semaine, Vélou était guéri, sans avoir à aucun moment pleuré. C’était un enfant robuste, tout comme moi. Il pouvait être toute la journée silencieux, triste, pensif, tout comme moi. Ses cheveux étaient ondulés et très fins, il fallait manier le peigne avec précaution. Quand lui vint sa première dent, j’eus le sentiment de voir une fleur éclore. Quand lui vint sa deuxième dent, j’eus le même sentiment. Je ne sais plus combien de ses dents de lait il fallut pour que ce sentiment disparaisse. Il était espiègle comme un chaton, dès qu’il ouvrait les yeux, et il était glouton comme un chaton, avide de dormir comme un chaton. Il poussait aussi vite que pousse de bambou mousson venue. Il supportait mal la chaleur, n’aimait pas être vêtu. Maître Païtî [son père] était fou de lui. Il l’appelait « mon petit nudiste ». Il lui disait : « Vas-tu rester nudiste jusqu’à ce qui tu sois grand ? » Quant à moi, j’étais devenue chanteuse. Un flot incessant de chansons débordait de mon cœur. Quand je lui parlais, c’était en chansons. Quand je le grondais, c’était en chansons. Quand j’étais assise silencieuse seule avec lui sur le porche de la résidence les nuits de froid vif où pleuvaient des météores par milliers, le courant de ma conscience charriait des chansons tandis que je contemplais ces éphémères ondées de météores encore et encore. Quand j’étais assise silencieuse seule avec lui à la fenêtre de la chambre ces aubes où une grosse comète apparaissait à l’est, le courant de ma conscience charriait des chansons tandis que je contemplais le soleil rose darder ses rayons au point que cette comète lentement s’estompait et finissait par s’effacer du ciel. Le courant de ma conscience charriait des chansons tandis que j’étais assise seule avec lui sur la pelouse dans la lumière du matin, buvant du lait frais tiède et blanc dans des verres façonnés à partir de conques blanches et grignotant des croquettes de riz au miel et au sucre – toutes sortes de chansons, des chansons simples, des chansons magnifiques, la chanson ‘Oh poule, d’où vient le lait dont tu nourris tes poussins ?’, la chanson ‘Oh Vélou, si tu es fâché avec maman, du lait de qui te nourriras-tu ?’, la chanson ‘Oh papillon, suspends ton vol, suspends ton vol, dors quand tu n’en peux plus’, la chanson ‘Oh chiot, viens t’allonger dans l’eau’, la chanson ‘Quand le soleil s’en va, les loupiotes sont là’, la chanson ‘Oh lune, permets au tout petit d’aller faire dodo’. Lui-même était chanteur. Des tas de chansons débordaient de son cœur. Il les chantait tandis que je faisais la cuisine, la lessive, le ménage, traquais les toiles d’araignée, lavais la vaisselle, faisais du rangement. Il chantait en attendant que j’aie fini de ravauder ou de broder ou d’enfiler des perles. Il me chantait des berceuses pour que je m’endorme sans pour autant s’endormir après moi. Il me volait toutes sortes de chansons, les adaptait et faisait comme si c’étaient les siennes. Certes, il parlait d’abondance, mais pas très distinctement. Certes, il chantait d’abondance, mais pas très distinctement. Il grandissait un peu trop vite pour son âge. Il était si polisson que c’en était inquiétant. Il était si effronté que c’en était inquiétant. Le lapin dans la lune, il avait beau le regarder, il ne le voyait pas. La canne à sucre il n’aimait pas ; il disait qu’elle sentait la fumée d’un feu de bois. Il projetait d’attraper des lucioles en quantité pour en faire une lanterne. Il se demandait les nuits sans lune où la lune était passée. Il était tout à fait convaincu que les arcs-en-ciel ne naissaient et ne se déployaient que pour lui seul au monde. Il affirmait que les nuages ne sont en fait que de la fumée de feu de bois. Il prétendait que c’était moi qui coloriais de rose les pétales des lauriers-roses et de rouge les pétales des roses. Il préméditait de capturer un aigle et de l’attacher à une corde pour en faire un cerf-volant du tonnerre. Quand il faisait courbette à quelqu’un ce n’était pas gracieux. Quand il se prosternait devant quelqu’un ce n’était pas gracieux, mais emprunté et fort ennuyeux. Je l’accompagnais faire offrande à Mère Padâjârâ tous les matins depuis qu’il avait un an. Je souhaitais qu’il la salue correctement, mais il ne l’a jamais saluée comme je l’aurais voulu et la nonne nous observait, mère et fils, de ses grands yeux tristes et me disait comme toujours : « Rencontrer quelque chose de déplaisant, d’insatisfaisant, tel est le malheur ; devoir se séparer de ce qu’on aime et apprécie, tel est le malheur ». Tout un chacun s’était mis à m’appeler « la mère de Vélou ». Les mots me manquent pour expliquer la tête qu’il faisait quand il voyait un ver. Les mots me manquent pour expliquer la tête qu’il faisait quand il mangeait un fruit pas mûr. Je ne sais vraiment plus si le jour où il a essayé de se mettre debout et le jour où il a essayé de faire ses premiers pas étaient le même ou non. Je ne sais vraiment plus si le jour où il s’est essayé à courir et le jour où il s’est mis à courir bille en tête au point de tomber et de s’écorcher le genou étaient le même ou pas. Je l’ai allaité jusqu’à l’âge de presque deux ans. Il aimait un peu trop les douceurs et se plaignait d’avoir mal aux dents. Il aimait s’amuser avec le feu. Je lui ai flanqué une calotte quand il a sorti un tison de bambou du fourneau et s’est mis à gambader dans toute la maison. Quand son père l’a défié en disant « Est-ce que tu aurais le culot de mettre le feu à la maison ? », il a répondu « D’accord » de l’air de quelqu’un assez grand pour avoir ce culot-là. […] Je n’ai jamais eu le moindre pressentiment. Mes jours se déroulaient comme dans un rêve. La première giboulée que tout le monde attendait n’a pas apporté la moindre fraîcheur. La pluie est arrivée avec brutalité, a congédié la saison chaude et puis a régenté ciel et terre sans appel à la manière d’un tyran tout-puissant. J’entendais parler d’inondations, de glissements de terrain. J’étais vaguement inquiète que Mère Padâjârâ ne vienne plus recevoir des offrandes plusieurs jours de suite. Une des dents inférieures de Vélou branlait et, à force de la tourmenter avec sa langue, elle a fini par se détacher. Il souriait de toutes ses dents dans la glace sans cesse et se flattait sans fausse honte de ce que la dent absente ne lui enlevait rien de son charme, mais je savais bien qu’il avait mal et que dans son for intérieur il était inquiet, si bien que je devais le rassurer. Quand cette dent de lait est tombée, c’était à l’aube de cette saison des pluies torrentielles. Ce matin-là, alors que je préparais son petit-déjeuner et qu’il folâtrait sous une pluie fine à la poursuite d’un papillon bleu au bord de l’étang derrière la maison en chantant à tue-tête ‘Oh papillon, à quoi rêvais-tu la nuit dernière ?’, un cobra planta sauvagement ses crocs dans son mollet droit…

  1. Belle mise en bouche!
    Voilà une écriture dont le rythme fait corps avec les sentiments évoqués dans le texte.

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