marcel barang

Le temps qu’il faudra

In French, Reading matters on 15/09/2010 at 8:02 pm

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La cheville ouvrière de la précieuse revue littéraire parisienne à vocation mondialiste Siècle 21 m’avise ce jour que le numéro 17 vient de paraître.
Comme ça se trouve, c’est pour moi un numéro spécial : il comporte un court et saisissant extrait de Phan Ma Ba de Chart Korbjitti, dont la version française par votre serviteur doit paraître chez Asphalte Éditions en janvier prochain sous un titre toujours pas décidé (mais c’est normal :  Estelle enceinte de neuf mois a mieux à faire ces jours-ci), ainsi qu’un texte que j’ai commis au tout début du siècle suite à une tentation bien réelle et en hommage latéral à un des rares hommes que, bien qu’allemand, bien que fréquenté sur le tard, je m’honore d’avoir connus à hauteur d’homme. Non, je n’ai pas éprouvé le besoin de changer les noms, sans vouloir offenser personne : il ne s’est rien passé.

Ce texte, le voici. Fort opportunément, il va me laisser le loisir, tout en vous épatant, de respirer un peu après cette impromptue plongée en apnée dans la poésie thaïe.

Shall we have an affair?

Elle m’est apparue amphore à contre-jour d’une enfilade de couloir d’hôpital, bras levé pour discipliner quelque mèche tandis qu’elle glissait le long du lino, sa silhouette chantournée de la lumière d’un jour de mousson.
« Vous êtes Marcel. Je suis Ora. »
Elle m’arrivait à l’épaule, elle avait la main tendue, l’air vif comme une évidence. J’ai pris ses doigts froids lisses dans ma main si chaude. Elle sentait la lavande et ses yeux étaient bordés de deuil, ses lèvres esquissaient un sourire abricot tremblé.
« Comment va-t-il aujourd’hui ? »
Je me suis effacé porte ouverte, elle s’est engouffrée dans la chambre qui transpirait le camphre et la douleur surie. La télé sévissait à mi-son. Hans gisait interminable sous son drap, pieds devant, nez busqué, traits creusés, la paille de ses cheveux en fanaison sur l’oreiller. Il y avait une photo de désert à cactus dans un cadre au mur et derrière la fenêtre les feuillages luisants moutonnaient sur fond de gratte-ciel mouillés. Les murs étaient ripolinés gros grain, il y avait un tube en plastique qui lui entrait dans le nez, une armature en acier et une tenture vert sombre repoussée.
« Ah, Ora. »
Daeng s’est décollée du sofa, les épaules lasses comme sous le poids du monde, le chignon de travers. Peut-être qu’elle se réveillait.

Ora me parle tout en conduisant. « Je suis une amie de Daeng et de Hans. Si Hans veut aller quelque part, la moindre des choses c’est que je me mette à son service. Je suis heureusement assez libre de mon temps. » J’écoute d’une oreille et du coin de l’œil suis la courbe de son profil tandis que la jungle urbaine défile, s’immobilise, glisse à nouveau, au gré des feux rouges, des louvoiements, des accélérations, des queues de poisson. Derrière, Hans et Daeng campent dans leur mutisme, un duo de souffrances tues. La BMW finit par klaxonner à l’entrée du compound. Le garde en uniforme salue, fait coulisser la porte. La voiture se gare à gauche, sous l’auvent. Il y a un arbre du Bouddha au milieu de la cour goudronnée jonchée de feuilles. Son tronc immense est ceint de flanelle décolorée, enserrant des bâtonnets d’encens consumés.

Tandis que Hans trie des papiers dans son antre et que Daeng discute avec la bonne dans la cuisine, Ora et moi nous retrouvons libres d’occuper le salon. Lugubre le salon et sombre et poussiéreux et poisseux avec sa batterie de boiseries uniformes et son tapis grenat.
« Nous serions mieux sur la terrasse. »
La terrasse est un mouchoir oublié en fond de poche, fauteuils bancroches et table bancale, qu’un écran de lierre sépare du fleuve qui charrie un limon bilieux où bullent des poissons nacrés. Sur l’autre rive se dressent deux tours comme une injure d’architecte.
« Vous fumez ? »
Elle prend une cigarette. Je bats le briquet. Il y a du vent. Nos mains font écran, se mêlent. Elle n’avale pas la fumée.
« Racontez-moi vous. »
Je ne tiens pas en place. M’approche du lierre, silhouette à contre ciel, dis des mots, bouge un peu, reprends ma place.
« Et vous ? Racontez-moi. »
Elle ne tient pas en place. S’approche du lierre, silhouette à contre ciel, dit des mots, bouge un peu, reprend sa place. Elle est en jeans et je suis en jeans.
Silence.
Nous échangerons nos cartes de visite.

« Ora ? dit Hans. C’est une femme insatisfaite. Elle ne sait pas ce qui est bon pour elle. Elle ne sait pas garder un homme. Elle tombe aussi vite hors d’amour qu’elle tombe amoureuse. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Pourtant, Dieu sait… Comment croyez-vous qu’elle a eu sa BMW ? Si j’ai un conseil à vous donner, cher ami… »

À l’une des soirées de veille du corps de Hans à la pagode, Ora était là. Toute de noir vêtue, et noirs ses cheveux courts coiffés en tourmente.
« Le deuil sied à Ora. »
Froncement de sourcil, puis sourire. À l’échancrure de son bras, le temps faisait un pli émouvant.

À la crémation de Hans, Ora sera absente.

« Allo, Marcel ? Bonne année.
— Bonne année, Ora.
— Que faites-vous en ce moment ?
— Je tape à la machine. Et vous ?
— Je conduis. Je pense souvent à vous.
— Moi aussi.
— Vous avez le temps de sortir ?
— Pas vraiment. Je travaille.
— Ah bon. Et ça va durer longtemps ?
— Le temps qu’il faudra. »

  1. Pas déplaisante du tout cette petite récré!

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