marcel barang

Coming of age (6 and last)

In French, Reading matters on 14/11/2009 at 9:29 pm

 

Pépé avait une mémoire étonnante. Cinquante ans plus tard, il était capable de réciter des poèmes ou des morceaux choisis appris sur les bancs de la communale, lui qui avait quitté l’école à onze ans pour aider ses parents paysans eux aussi. Il n’était pas avare de récits de l’enfance dure et âpre qui avait été la sienne, âpreté dont il était fier, et qui était sa façon de relativiser nos engelures ou crampes d’estomac : on vivait dans le luxe tout confort comparé à lui ; on ne mettait pas de paille dans nos souliers pour avoir chaud, ou de papier journal sous la chemise ; on ne déjeunait pas en plein champ d’un croûton de pain frotté d’ail, etc., etc. Il était de culture laïque et républicaine, et cette culture lui donnait des renvois avec l’âge : il citait Jaurès, Jules Ferry, Gambetta. Quand l’envie le prenait, il se mettait à déclamer quelque poème de Victor Hugo et le déclamait jusqu’au bout. Aujourd’hui, pourtant plus jeune d’au moins dix ans qu’il ne l’était alors, je ne me souviens que de bribes du Cid ou de Cyrano de Bergerac ou d’Horace ou seulement de la première strophe de La fileuse – Assise la fileuse au bleu de la croisée Où le jardin mélodieux se dodeline Lasse ayant bu l’azur de filer la câline Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée – et puis je cale.

S’il lisait La Dépêche du Midi (de la veille ou de l’avant-veille) avec application le soir venu (et je le revois massif sous la lampe, le nez chaussé de lunettes d’écaille, le journal bien à plat sur la toile cirée, chassant régulièrement les mouches d’un revers de main distrait), je ne me souviens pas l’avoir jamais vu lire un livre, mais des livres pourtant il y en avait, et des beaux, biens reliés, derrière les panneaux vitrés d’un des beaux meubles de la salle à manger, l’auguste pièce de devant toujours dans la pénombre car les volets métalliques des deux fenêtres étaient clos en permanence. Elle ne servait que pour des repas exceptionnels, pour ne pas dire des festins, autour de la grande table vernissée couverte en temps normal d’une langue de dentelle avec un grand plateau rond en cuivre embouti par-dessus. Les meubles, en bois massif sculpté, étaient des pièces rares, fabriquées par quelque ancêtre. Ils étaient agrémentés de bibelots bizarres et hideux ramenés d’Asie ou d’Afrique par l’officier mécanicien de la marine marchande et, enfants, ces horreurs nous fascinaient et nous faisaient vaguement peur, d’autant qu’en temps normal cette pièce nous était interdite et c’était comme si on était en visite dans une salle de musée sans billet, inquiets que le gardien ne nous expulse – ce qui ne manquait jamais. Je me souviens en particulier d’un masque nègre, d’un ignoble dieu chinois hilare bouffi bedonnant taillé dans l’ivoire et d’un gosse sur un buffle au cou tordu et aux cornes énormes, noirs d’ébène eux, et gros comme la main. Au mur près de la porte, pendu à un clou, un hippocampe tout fin, tout sec, tout recroquevillé voisinait avec la rapière énorme d’un poisson-scie. C’était une pièce fraîche et calfeutrée et quand, plus grand, je revenais à Verniolle, je m’y terrais volontiers pour feuilleter ces livres, Hugo, Sully Prud’homme, Théophile Gauthier, qui encore ? Une vingtaine de volumes, qui fleuraient bon le vieux papier, et dont je tournais les pages tavelées avec révérence. Elles soupiraient dans un silence d’une densité rare. Parmi ces tomes, il y avait un épais traité médical recensant toutes sortes de maladies vénériennes et illustré de dessins cliniques cauchemardesques. Ces premières images de phallus difformes, de vagins goitreux, d’anus buboniques me révulsaient et m’excitaient et m’emplissaient de honte de quand même jouir de telles monstruosités. Un jour, j’ai trouvé le traité dans un tiroir et non plus sur son étagère, et plus tard il a bel et bien disparu. Tout comme le revolver à barillet au fond d’un tiroir de commode dans la pièce de l’autre côté du couloir où Tatafonsine entreposait boudins, saucisses et autres cochonnailles suspendues au plafond, bocaux de confitures et de conserves, bassines de fèves et de haricots secs et sacs de pommes de terre – encore un endroit quasiment interdit où j’étais tout le temps fourré : même par les plus grands froids, cette pièce était saturée de senteurs accumulées. Les jambons énormes sur la commode étaient enrobés de gros sel et emmitouflés dans un torchon blanc qu’il fallait déplier avec précaution.

 

Having reached this point, I decided I was bored with the whole enterprise and had better things to do than wax eloquent on memories nobody but me might possibly find of any interest. So goodbye jambons and prurient traité médical and the rest of it. Tournons la page.

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