marcel barang

Coming of age (5)

In French, Reading matters on 08/11/2009 at 4:47 pm

 

Mais revenons à notre famille itinérante.

Le 20 juin 1947, tandis que déjà la guerre froide de Roosevelt et Staline glace la planète et que le style « new look » de Christian Dior s’impose à Paris, Joffrette, son mari et leurs deux fils quittent Toulon pour s’établir à Verniolle, chez pépé. Pour les enfants qui s’ouvrent à l’enfance, ce sera la naissance définitive dans un environnement villageois paysan gros-grain. Leur géniteur restera avec eux presque un an. Désœuvrement ? Inconscience ? Souci de bien faire ? Accident ? Cet homme qui n’aime pas sa femme, cet homme qui la sait folle et qui sait désormais que sa folie ne date pas de lui, l’engrosse une troisième fois.

Vingt-trois mois après Jean-Pierre, Robert naît le 11 septembre 1948. Cent soixante-quinze jours plus tard, le 5 mars 1949, Robert meurt d’une encéphalite méningée. L’angelot de la famille, dont aucune photo jamais ne témoigna qu’il fut un moment parmi nous, est enterré à Verniolle, dans ce cimetière hanté cerné de cyprès mugissants sous l’aouta que tous les enfants du village évitent d’approcher et où ils ne se rendent que contraints et briqués sous forte escorte d’adultes à la Toussaint.

Faut-il s’étonner que, six mois après la mort de son dernier-né, Joffrette soit internée à nouveau ? D’abord dans une clinique près de Toulouse puis à Marchand, l’hôpital psychiatrique de cette ville, qu’elle n’a plus quitté. Elle était dans sa trente-quatrième année quand elle a été ôtée du monde. C’était il y a plus d’un demi-siècle : le mien, celui que j’ai partagé avec mon frère – mon frère tout court : l’autre a si peu vécu qu’il n’a vraiment jamais compté, sauf peut-être comme un vague reproche quand on pétait la santé ou comme un fanal dramatique quand on était malheureux et qu’on voulait mourir : je l’imaginais ange ailé replet sur nuage dans le bleu ciel du ciel. Robert lui aussi portait le prénom d’un oncle inconnu et dont la vie, elle aussi, fut confisquée et marquée au coin de la folie. Lorsque, très tôt, vers dix onze ans, je me piquerai d’écrire des contes, récits, nouvelles et poèmes, il est dommage que je n’aie pas su que je ne rendais pas hommage qu’à mon frère mort mais à cet oncle inconnu aussi quand j’ai pris Robert du Crieu pour nom de plume (en me flattant qu’on me prendrait pour quelqu’un d’autre, de préférence noble évidemment). Le Crieu est un petit affluent de l’Ariège qui côtoie Verniolle et arrosait certaines des terres de pépé. Le ruisseau qui se jetait dans le Crieu et jouxtait notre ferme s’appelait la Gallage, et fut le nid de mon enfance – littéralement : dans ce fossé à sec six mois par an il y avait un endroit pas loin de la ferme où, à force de labeur, de contorsions et d’égratignures, j’avais aménagé un « repaire », une « cachette », un « nid » sous un fourré de ronces où j’ai passé bien des heures rêveuses à l’écart du monde.

Cela fait plus d’un demi-siècle que Joffrette, la petite Joffre (avec un nom pareil, comment ne pas courtiser l’insanité ? quelle dose carabinée de connerie faut-il à des parents pour affubler leur fille du nom d’un foudre de guerre, colonialiste de surcroît ? A-t-on jamais ouï parler de Pétaines, de Gaulettes, de Salanes ?), ma mère, donc, vit une vie nulle, inutile, non avenue, sauf que… Marcel et Jean-Pierre, sinon Robert. Dieu sait pourquoi, comme on dit, mais pas moi.

La somme cumulée sur ce demi-siècle des confidences et des on-dit donne le profil suivant, à la véracité douteuse mais dont je ne saurais juger : au début, Joffrette fut, selon son mari, folle à lier, folle à camisoler, folle à électrochoquer, et on ne s’en priva point en ces temps primitifs des années cinquante où les méthodes musclées palliaient à la pénurie pharmacologique, et il fut même question de la trépaner, de la lobotomiser, ce à quoi son conjoint hors les murs fit opposition avec une fermeté digne d’éloge ; plus tard, la camisole chimique prit la relève et la Joffrette cessa d’être dangereuse ou imprévisible ; plus tard encore, elle serait redevenue saine d’esprit, quittant parfois le cocon de Marchand pour des visites en ville accompagnées, histoire de faire quelque achat, de prendre quelque tilleul sur quelque terrasse ou de nourrir quelque pigeon dans quelque square ; et désormais octogénaire, bâtie pour durer et préservée par le trantran de décennies d’une vie réglée immuable consacrée à la couture et au tricot devant la télé jusqu’à ce que, j’imagine, ses yeux se soient voilés et ses mains nouées, elle pourrait battre des records de longévité et prétendre à cette médaille que toutes les républiques infligent aux plus coriaces de leurs concitoyennes, celles-là même qui, la vie est magnifique !, leur coûtent le plus cher depuis le plus long temps. Elle aurait pu réintégrer la société depuis belle lurette, paraît-il, si seulement la société avait une autre niche qu’un asile de fous où remiser une vieillarde enformolée depuis un demi-siècle ; si seulement son époux… ; si seulement ses enfants…

Cela fait plus d’un demi-siècle en effet que ma mère vit en asile aux crochets de l’État, ce que l’État a fait payer assez cher à son époux comme à ses enfants. L’internement de notre mère, mon frère et moi l’avons payé non seulement du prix de l’absence (ce qui n’est en rien imputable à l’État) mais du prix d’une enfance et d’une adolescence indigentes : par une de ces aberrations que la loi française n’a corrigée que dans les années quatre-vingts – bien trop tard pour nous – son époux n’a pu ni divorcer ni surtout gagner convenablement sa vie, car au-delà d’un plafond fort bas il aurait dû prendre en charge les frais d’internement de son épouse, lesquels étaient de beaucoup supérieurs à ses revenus, si bien que sa vie durant il s’est vu contraint de refuser toute augmentation de salaire et nous avons mangé des patates ou des fèves à tous les repas, et le reste à l’avenant. Cette absence de mère et, plus encore, cette indigence, cette quasi-misère matérielle, ont fortement contribué à faire de nous ce que nous sommes.

Avec le masochisme sadique qui le caractérise, l’époux ventouse indécollable de Joffrette toute sa vie durant s’est astreint une ou deux fois par mois à lui rendre visite, qu’elle tempête, qu’elle rayonne ou qu’elle soit impavide sur sa chaise. Quand à douze ou treize ans j’ai insisté pour connaître ma mère, j’ai moi aussi fait trois, peut-être quatre, pèlerinages à Marchand. Un jour elle m’a reconnu pour tel, son fils monté en graine ; un jour, pour son bébé de jadis ; un jour, « Qui c’est celui-là ? »… C’était par trop débilitant : j’ai décidé de continuer de vivre sans mère.

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