marcel barang

Coming of age (4)

In French, Reading matters on 04/11/2009 at 6:53 pm

 

« Bien entendu, je n’ai jamais aimé votre mère… J’étais officier mécanicien dans la marine marchande, on passait des mois à bord, mais je n’allais jamais tirer des bordées comme les autres. J’étais un homme quand même, avec des besoins d’homme, et je voulais une femme, une femme décente. J’ai pensé que Joffrette ferait l’affaire. Sa famille m’a caché qu’elle avait des problèmes mentaux, qu’elle avait déjà été internée avant que je la rencontre. Seul Marcel, son frère aîné, m’a laissé entendre que je ferais mieux de ne pas l’épouser, qu’elle rendrait ma vie difficile. Mais je n’ai pas tenu compte de ce qu’il m’a dit. Et je m’en suis mordu les doigts bien des fois depuis. »

Cette « femme décente » est couturière à Alger, où son père est entrepreneur de travaux publics et ivrogne promis au delirium tremens terminal. Elle est la troisième de quatre enfants. L’aîné, Marcel, né en 1912, vivant toujours (en 1988) à Alger, a épousé une infirmière morte en 1947 ou 1948 (remariage ? progéniture ? profession ? tout cela n’est pas dit : trop occupé à prendre des notes et à traduire, je n’ai pas posé de questions, ni voulu interrompre le fil des confidences). La sœur aînée, Germaine, mourra en Corse à 70 ans, laissant un fils et une fille ; elle aura tenu un temps un bar à Toulon. Joffrette elle-même est née en mars 1916. Elle a aussi un frère cadet, Robert, mort fou à trente ans à Alger au sortir de la guerre.

Une famille de pieds-noirs, donc, d’abord au Maroc (Kenitra) où les enfants sont nés puis en Algérie, essaimant par l’élément féminin dans le sud de la France (Toulon et Corse pour Germaine, Marseille et Toulouse pour Joffrette), avec une forte composante de folie clinique, qu’il est peut-être trop facile de mettre sur le compte de l’alcoolisme du père comme le veut la vérité officielle côté métropolitain de la famille. Quoi qu’il en soit, ce sont tous des fantômes : mieux, des ombres.

Quand il l’épouse en janvier 1944 à Alger, Joffrette a presque 28 ans ; il en a 27. Bientôt, les Alliés vont débarquer en Normandie, Paris sera libérée fin août 44. Le Boche n’est pas entièrement bouté hors de l’Histoire que déjà le couple fête la Libération à sa façon : dans la jubilation de septembre–octobre, un premier fils est conçu, qui naîtra en juin 1945 au cœur de l’Ariège, dans la ferme de son grand-père paternel : moi, qui hérite du prénom d’un oncle que je ne connaîtrai jamais ; moi, qui m’inscris ainsi aux tout premiers rangs du baby boom de l’après-guerre, de cette guerre qui – que les salopards qui nous gouvernent en soient ici remerciés – fut vraiment la dernière pour toute une génération de veinards, du moins en cette Europe sanguinaire qui de tous temps n’a connu que tueries fratricides.

Si Joffrette est venue accoucher chez son beau-père, c’est que son mari a été affecté au Dépôt des Marins de Commerce à Marseille. Le 1er décembre 1945, elle l’y rejoint avec le bébé. (Un bébé paraît-il difficile qui, une fois sevré, refusera tout autre que le lait en poudre australien ou néo-zélandais qui, en ces temps de rationnement, ne court pas les étables.) Homme, femme et enfant resteront à Marseille jusqu’à la fin avril de l’année suivante. C’est là, en janvier, que sera conçu le deuxième fils : Jean-Pierre naîtra en octobre 1946, mais à Alger, où le couple est retourné pour une raison que j’ignore.

Las, deux mois après la naissance de Jean-Pierre, Joffrette entre à Notre Dame d’Afrique, l’hôpital psychiatrique d’Alger, où elle est traitée pour schizophrénie aiguë et où elle séjournera un peu moins de sept mois. Entre temps, le 15 mars 1947, Marcel et Jean-Pierre ont pris à Toulouse le train pour Toulon (qui les accompagne ? ce n’est pas dit) où ils vont passer environ deux mois chez leur tante Germaine, la sœur aînée de leur mère, tenancière de bar.

C’est au cours de ce trajet que j’émerge à la lumière. Et c’est au cours de ce séjour à Toulon qu’un camion me passe dessus. J’ai de cette ville dans quelque lobe du cerveau l’image floue d’un patchwork de toits de tuiles vus de haut, ainsi qu’un souvenir très net centré sur une cruche – un grand broc qu’un jour je vais remplir à la fontaine en bas de la rue déserte, une allée pavée vernie de soleil entre des murs de crépi tristes. La fontaine est une vasque élancée qui gazouille, fourrée de lichens verts et roux et le ciel est à l’envers et gondolé sur son plan d’eau. Tandis que je remplis la cruche au jet principal, je me mets à me dandiner d’un pied sur l’autre en serrant les fesses : il se passe des choses dans mes boyaux. La cruche pleine est bien lourde, je l’emporte à bras le corps, trottine à pas menus, et la porte, là-bas, est à une distance infinie, et d’ailleurs la rue grimpe, et il me faut une éternité d’angoisse avant d’atteindre la porte fermée. Je pose la cruche sur le trottoir, me hisse jusqu’à la sonnette. Jambes serrées tremblantes, je sonne et attends, sonne et attends, sonne et sonne et sonne. Et quand enfin la porte s’ouvre et qu’elle se penche et que son bras nu se tend pour saisir la cruche, j’éclate en sanglots : j’ai fait caca sur moi. La honte aura torché d’oubli la suite.

Ce souvenir est en concurrence avec deux autres plus nébuleux, dont un au moins est sans doute antérieur : est-ce à Marseille ? est-ce à Alger ? Je suis dans les bras de ma mère et le chef de famille en uniforme d’officier de marine nous fait visiter un bateau, un grand bateau avec plein de poulies et des ponts astiqués et des échelles et de grandes plages de soleil. Comme dans les vieux films du muet, l’image tressaute, se brouille et c’est le noir.

Et cet autre : je fais irruption dans la chambre d’un endroit qui n’est pas chez nous et cet homme poilu en sous-vêtements qui doit bien être mon père se détourne vite d’une forme en combinaison rose sur un lit défait et il y a un rideau carré qui ondule et un puzzle de toits dans le voisinage. Souvenirs ? Rêves récurrents ? Tout cela semble tellement précoce.

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