marcel barang

Coming of age (3)

In French, Reading matters on 01/11/2009 at 5:44 pm

 

C’était plus ou moins su : pépé avait jadis été marié à un portrait sépia sous verre accroché dans un cadre doré parmi les œillets de la tapisserie de la chambre d’en bas, dont un officier allemand pendant la guerre avait fait son quartier général selon la légende chuchotée au sein de la tribu : tête d’œuf à chignon rêche sur un buste généreux aux bords gommés, yeux profonds, presque durs mais pensifs, long nez droit, bouche ourlée où s’attardait une menace de sourire, ç’avait dû être une maîtresse femme que la Victorine.

Mais de mon temps, c’était Tatafonsine qui faisait la loi et le fricot, même si elle couchait toutes les nuits sans dents en se signant sous le portrait de la défunte, que Dieu ait son âme. Vieille, point n’était, Tatafonsine : canonique, plutôt. Dans ma mémoire, elle n’arrête pas de trimer et de trotter à longueur de journée sous trois épaisseurs de jupe, jupon, tablier et des châles en plus ou sinon des foulards, tous plus noir fané les uns que les autres ou alors bleu marine. Sa tête est une pomme blette sous un strict chignon blanc paille serti de courtes aiguilles à tricoter en métal luisant. Des veines violines digitées escaladent les saillies de son nez et de ses pommettes et se perdent dans les bajoues qui pendent en retrait d’un menton agressif. Ses joues sont creuses quand elle oublie de mettre son dentier, qu’elle relègue la nuit au verre d’eau placé à son chevet, défense de toucher. Un duvet prononcé orne sa lèvre, fourni aux commissures, où s’attardent des verrues poilues. Mais ce qui me fascine, ce sont ses mains, noueuses, osseuses, tendineuses, à la peau tavelée presque translucide. Des mains en mouvement perpétuel. L’index crochu s’arme d’un dé de métal piqueté pour ravauder une harde à grandes croix de fil qu’elle devine plutôt qu’elle ne les voit. Elle ne chausse bésicles qu’en dernière instance, quand l’aiguille la pique et qu’elle grommelle ou qu’il faut un point fin. Des lunettes rondes à monture en fer blanc coiffent le bout de son nez et elle rejette la tête en arrière cou raide comme poule qui glousse. Elle se sert d’un œuf en bois pour repriser l’éternelle chaussette à trou d’orteil ou de talon. Ces mêmes mains torses épluchent des pommes de terre sur des kilomètres, écossent monceaux de petits pois, avalanches de fèves et cataractes de fayots, dépiautent des générations d’oignons et de gousses d’ail, sarclent les légumes dans le jardin, donnent leur herbe aux lapins, leur grain aux poules, la pâtée aux cochons, trucident lesdits quand il faut et nous torchent et attifent, soignent nos bobos, calment nos chagrins. Il y a toujours un ragoût qui embaume et glougloute sur la cuisinière à charbon de bois, du romarin dans les placards de linge et la vaisselle se fait toute seule dos tourné après chaque repas. Parfois, elle trouve le temps d’aller donner un coup de main à son homme de par les champs, d’où elle rentre cassée coincée en se plaignant de sciatique et de varices comme on fait nous de coliques ou de rhume des foins. Tatafonsine, c’est Mélusine et Carabosse tout en un, vieille fée bonace qui prend bien soin de tout toujours. Si elle était bavarde, je n’en ai pas le souvenir. Si elle nous a flanqué des roustes, je ne m’en souviens pas. Ce que j’entends de cette prime enfance, c’est un silence bien tempéré sans le moindre écho de querelle. Mais à cet âge, le monde est musique.

Tatafonsine a de la famille au village voisin, Joucla, à deux trois kilomètres à travers champs et vignes, et cette famille est la nôtre, à mon frère et à moi : il y a Jeannot et Paulette, cousin et cousine putatifs, et puis Tata Marie et Tonton Léon, leurs parents. Tata Marie est, je crois, la fille de Tatafonsine, à moins que Tonton Léon ne soit son fils (c’est plutôt ça, à la réflexion). Peu importe, on s’en fout : ce sont nos parents les plus proches, et nous sommes tout le temps fourrés à Joucla, à jouer avec Jeannot, qui est plus jeune que mon frère. Quant à sa sœur Paulette, c’est une grande ; on l’aime bien, mais on n’a pas grand-chose en commun avec elle. À cent mètres de la nationale qui fonce sur les Pyrénées et sent fort le goudron gluant l’été, au fond d’un bout de chemin que la moindre pluie embourbe faute de graviers, la maison et sa treille et sa cour de terre battue sur l’arrière devant le chais sont entourées d’une vigne et de champs de patates choux-fleurs courges cornichons et du maïs aussi. De l’autre côté de la nationale en contrebas coule l’Ariège, en cet endroit encore un torrent de montagne presque à sec l’été, des filets d’eau vive entre bancs de gravier et chahuts de gros rocs noyés de septembre à la fonte des neiges. On y va pêcher à la gaule ou à main nue la truite mythique, l’ablette ou le goujon et on rentre bredouilles presque à chaque coup ou alors c’est l’inévitable poisson-chat tellement laid et plein d’arêtes qu’on le rejette à la baille. Jeannot, qui y passe ses journées en short, est noir comme pruneau. Parfois il vient jouer avec nous à Verniolle. Verniolle – Joucla, Joucla – Verniolle : les deux pôles d’un même monde, qui nous appartient.

Un jour, à Verniolle, les volets restent clos. Des grandes personnes entrent et sortent de la chambre d’en bas. Il faut se taire et marcher sans bruit. Même les mouches oublient de voler. Il fait sombre et froid dans la canicule du jour. J’entrevois un long corps allongé sous un drap. Tatafonsine est morte.

J’ai sept ou huit ans et c’en est fini de l’enfance heureuse. Pépé à lui seul ne saurait prendre soin de ses deux petits-fils : ils rejoindront leur père et sa compagne à Toulouse.

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