marcel barang

Coming of age (2)

In French, Reading matters on 30/10/2009 at 9:06 pm

 

Pépé, je l’ai toujours connu vieux, sur le versant ombreux de sa vie. Je l’ai toujours connu cul-terreux besognant ses vignes, ses champs de pommes de terre, fèves, maïs, betteraves, blé, tabac, colza, luzerne, quelques hectares répartis en une demi-douzaine de parcelles parfois conséquentes dans un rayon d’un kilomètre ou deux autour de Verniolle. Je l’ai toujours connu avec son cheval, Coquet, avec deux vaches ou trois, et des cochons et de la volaille et des lapins dans la resserre près du jardin : l’arche de Noé d’une enfance collée à la glèbe. Je l’ai toujours connu massif et vieux, lent et robuste, protégeant des mouches sa calvitie d’un béret recuit de sueur et de suint. C’était un monument d’homme, pépé, qui parlait peu, trimait, ne s’énervait jamais. Pour l’enfançon que j’étais, il était colosse, il emplissait le ciel. Pluie, grêle, grésil, canicule, jamais il ne sortait sans gilet où la sueur faisait des auréoles en dégradé et dont les pans flottaient sur son ventre jadis très musclé, qu’il sustentait d’une ceinture de cuir où pendait l’étui corne de vache pleine d’eau qui contenait la pierre à aiguiser sa faux. Le voir faucher à grands gestes ronds puissants pas pressés qui couchaient la luzerne en rangées rectilignes était un régal. Il appartenait à cette génération qui enfilait encore esclots et chaussons et l’hiver venu se ceignait le ventre de longueurs de flanelle. Chaque dimanche, au-dessus d’une bassine en faïence blanche, il s’enduisait le menton et les joues de mousse au blaireau et se rasait au toucher avec un énorme coupe-chou qui nous terrorisait, nous qui suivions bouche bée ce fabuleux cérémonial. Il prenait bien soin de ne pas attenter à sa moustache, sa fierté, une double corne fournie poivre et plutôt sel qu’il torsadait en pointe de trois doigts négligents pour finir. Et sa barbe n’arrêtait pas de repousser en râpe blanche qui piquait quand on l’embrassait. Il était homme sobre mais pas puritain, un verre ou deux à chaque repas du produit de ses vignes mettait du tanin à sa trogne, et très souvent, après avoir taillé la fourme en lichettes au-dessus de sa soupe, il violaçait le tout de picrate : c’était chabrot, presque une institution qu’aux grandes occasions il permettait aux pitchouns qu’on était de tâter un peu. C’était bougrement aigre et ça sentait pas bon, mais on n’aurait refusé cet honneur pour rien au monde ; on en aurait presque redemandé.

Ce n’est qu’adolescent que j’ai fini par comprendre que pépé, qui a lui seul incarnait toute la paysannerie de France et de Navarre à mes yeux, n’avait pas toujours été paysan. Il était retraité des chemins de fer et avait terminé sa carrière chef de la gare Matabiau à Toulouse. Ce qui l’avait poussé à s’établir à Verniolle, je l’ignore. Peut-être quelques vieilles attaches familiales : il avait un frère, beaucoup plus âgé, et lui aussi vivait dans le village, près de la place principale, où église et mairie se boudent entre les platanes. Ce frère, on l’appelait Pel blanc, et de poil blanc il était, chevelu lui, et moustachu itou. Pour moi, il ne fut jamais qu’une longue silhouette entrevue de loin longeant des murs de pierre, vaguement menaçante, redoutée, sulfureuse. Lui et pépé étaient brouillés à mort : interdiction nous était faite de jamais adresser la parole au Pel blanc, qui partageait cette opprobre avec Monsieur le Curé, interdit de séjour lui aussi à la ferme. Comme s’il ne suffisait pas d’être sans mère : il fallait encore que des querelles de grands amputent la parentèle restante. L’interdiction toutefois épargnait les générations suivantes : le fils et le petit-fils du Pel blanc étaient tolérés et parfois donnaient un coup de main au moment des récoltes, des vendanges, des enterrements, des festins. Et c’est au petit-fils de son frère honni, Francis (Tonton Francis, qui avait peut-être dix ans de plus que moi), que pépé, contraint au remembrement dans les années soixante, vendrait ou avec qui il échangerait partie de ses terres, puis la totalité, avant d’aller vivre un long crépuscule chez son citadin de fils, dans cette maison où l’autan parfois charriait des échos des locomotives qui avaient régulé sa vie d’homme. Pardon, pépé, de ne pas avoir été là, ayant alors fui ton fils, pour te dire à quel point je t’aimais et te respectais.

Tonton Francis était la caricature du jeune cultivateur ariégeois, une espèce de demi-muid sur pattes, courtaud, costaud, rougeaud, bon vivant au rire broyeur de galets, aussi gaillard de fourchette que de fourche, et pas faignant, comme on dit par là-bas : remembrant, achetant, empruntant, louant à bail, il allait prendre la voie inévitable de la culture intensive des campagnes françaises, soucieux d’avoir à s’endetter jusqu’au trognon auprès de ces saletés de banques mais qu’est-ce tu veux pas moyen de moyenner sans ça.

Pépé ne devait pas avoir vécu depuis bien longtemps à Verniolle quand il s’est vu imposée la charge de deux gosses et, un temps au moins, de leurs parents. Qu’il nous ait élevés, ce fut possible aussi longtemps que vécut sa compagne, Alphonsine, une vieille paysanne que nous appelions Tatafonsine.

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