marcel barang

Une histoire de fromages

In French on 22/10/2009 at 8:58 pm

 

La scène se passe à Roissy, le 20 octobre 2009 vers 19h heure locale. Chart Korbjitti et moi arrivions de Toulouse, après le colloque sur « le roman asiatique et ses traductions » à Aix-en-Provence. Nous avions l’un et l’autre envie de fumer : nous sommes sortis de la zone de transit pour en griller une.

De retour, même comédie de déshabillage qu’à Toulouse-Blagnac (et qu’à Bangkok et Paris six jours plus tôt). Double bac sur tapis roulant pour sac, blouson, manteau, et tous les objets de métal, y compris la ceinture et… le paquet de cigarettes, je vous demande un peu ! Pas plus qu’à Toulouse, on ne nous a enjoints de nous déchausser, erreur insigne.

Il y a deux tapis roulants. Je prends l’un, Chart l’autre. Je passe sans problème, me rhabille et quand je me retourne vers Chart, zut, il discute des mains avec un crâne rasé.

C’est quoi le problème ? Figurez-vous que dans son sac de cabine, comme dans le mien, il y a une boîte en plastique hermétique transparente contenant trois fromages. Les siens sont inoffensifs, genre brie ; les miens puent : dame, c’est qu’en Thaïlande il est quasiment impossible de trouver maroilles, munster ou autres bombes olfactives : même mes ex-beau-fils pilotes de Thai Inter qui m’approvisionnent en fromage (et confiture) ne vont pas au-delà du camembert lyophilisé que je me force à ingurgiter faute de mieux.

Au cerbère de service, qui ne condescend pas à parler l’anglais, que Chart comprend et parle, je demande ce qui se passe. Dialogue (authentique, au mot près).

Lui : Qu’est-ce qu’il y a dans cette boîte ?

Moi : Ça ne se voit pas ?

Lui : Ouvrez-la, monsieur. Mais c’est des fromages ! Durs ou mous ? (Il en tâte un. L’air pénétré :) Des fromages mous.

Moi : Ben, oui, on vient de Toulouse, ça fait deux heures qu’ils sont dans le sac.

Lui (se tournant vers son collègue, planté à deux mètres de là) : Dis donc, c’est mou, ça pourrait être du plastic ; c’est interdit ça, depuis trois ans, non ? (Se tournant vers moi) Dites à monsieur qu’il va devoir les abandonner, ou alors les enregistrer comme bagage en soute.

Je traduis pour Chart qui, à l’idée des complications qu’un tel enregistrement implique, me dit qu’il s’en passera, des fromages. Je ne suis pas d’accord et essaie de lui dire qu’on a encore le temps de faire le nécessaire.

Le cerbère s’impatiente et, soudain pris de zèle, me dit : « Mais vous, là, vous êtes ensemble, vous en avez des fromages ?

Moi : Bien sûr, quatre, mais je suis déjà passé à la fouille. »

Vous devinez la suite. Ultimatum du cerbère, désormais assuré de sept fromages pour pas un rond. C’est alors que je dis : « Bon, d’accord, on les abandonne, mais je vais m’assurer qu’ils sont effectivement détruits. »

C’était ce qu’il fallait dire.

Voyant les fromages lui échapper, le corbac interpelle une dame, la cinquantaine bien mise, qui, à peine informée, me dit qu’elle va m’aider à résoudre l’affaire : il suffit que l’un de nous ressorte, loue une boîte en carton et l’enregistre en bagage de soute, ce qui prendra seulement quelques minutes avec son aide. Alléluia.

Et effectivement, tandis que Chart gagne la porte 51, elle m’accompagne dans un gymkhana sur deux étages et trois ou quatre guichets et, après avoir déboursé 10 euros (500 bahts) pour la fameuse boîte dûment scotchée, je retrouverai Chart sans autre embûche. J’aurai eu tout le temps d’apprendre que c’est un racket commun – non, le mot n’est pas d’elle.

Chart, cette affaire de fromages l’a manifestement turlupiné. Une fois installés à bord, il m’oblige à accepter 5 euros : sa part de la boîte. « En fait, je devrais tout payer : c’est de ma faute si tu t’es fait coincer aussi. Tu étais passé : tu as eu de la chance ; moi pas. » Je lui explique qu’il n’en est rien : avec sa tête de tibétain (ou d’indien d’Amérique latine, comme le disait tantôt une dame à Aix qui soutenait mordicus que Chart était un exemple vivant de la dérive des continents, je n’invente rien !), il était le pigeon idéal.

Deux ou trois heures plus tard, vers la fin du repas bien arrosé, ayant ruminé plus avant, il me dit qu’il s’était trompé en croyant que c’était une histoire de chance et qu’il devait remercier l’abruti barboteur de fromages : il tenait enfin une idée de nouvelle du tonnerre qu’il allait intituler « Fromage » !

Je me suis endormi en le regardant griffonner sur un bout de papier et quand je me suis réveillé six ou sept mille kilomètres plus loin je l’ai trouvé en train de le relire et de l’annoter…

 

Entre l’affaire des fromages et l’embarquement, j’ai eu droit à une autre aventure pour moi tout seul, qui m’a fait chaud au cœur : tous les Français ne sont pas forcément tarés.

L’histoire est simple : quelques temps avant notre visite en France, un copain des années soixante a retrouvé ma trace par Internet. Nous étions coopérants ensemble au Cambodge, et très liés, mais nous étions totalement perdus de vue. Nous avions convenu que Jean-Louis viendrait du Nord où il vit sa retraite pour me rencontrer à Roissy au cours de notre escale. En sortant pour aller fumer une cigarette, j’ai eu beau fouiller du regard les environs, pas trace de Jean-Louis. Il avait dû avoir un empêchement : j’ai fait une croix dessus.

Alors que Chart et moi attendons d’embarquer porte 51, un bel homme noir de suie d’une trentaine d’années m’aborde et me demande si je viens de Toulouse. Oui. « Vous êtes Marcel Barang ? Deux amis vous attendent dehors. Ils disent que ça fait quarante ans que vous ne vous êtes pas vus. »

Ce monsieur, dont j’ignore judicieusement le nom, s’est plié en quatre pour s’assurer que je pouvais rejoindre Jean-Louis (et Jean-Yves, un autre comparse cambodgien) et même revenir dans les temps. Je dis « judicieusement » car, quand mes copains lui ont demandé (ayant fait chou blanc à la sortie du vol de Toulouse) si Marcel Barang était à bord du vol de Bangkok, il lui était interdit de répondre par oui ou par non mais il a pris sur lui de me contacter et faciliter ces retrouvailles, alors même que rien ne l’y obligeait.

Chapeau bas, monsieur noir de suie : le vrai Français, c’est vous.

 

Pour en finir avec ce voyage extraordinaire, il est une dernière scène : arrivé chez moi raccompagné par Chart et sa femme Soï avant qu’ils ne filent sur Pak Chong où leurs trois chiens les attendent, déjà tout moite et puant, je me déshabille en vitesse pour prendre une douche. Ces sept derniers jours, j’ai porté un jeans noir. Une fois encore, je vide mes poches. Dans la poche avant droite, il y a une petite poche supplémentaire ; j’en extirpe un mouchoir en papier. Puis je m’enlève le jeans comme on dépiaute un lapin.

Cinq pièces de monnaie s’en échappent et roulent sur le plancher. Du métal fiduciaire thaï, que j’avais mis dans la petite poche et totalement oublié. Du métal que je n’ai jamais extrait de cette poche au cours des sept « déshabillages » auxquels j’ai été soumis. Du métal qui n’a jamais fait couiner le moindre portique. Alors, à quoi on joue dans les aéroports, imbéciles ?

  1. Je tiens absolument à lire cette nouvelle fromagère du tonnerre ! A quand une traduction en français ? ;-)

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